Archives 1er semestre 2013

Samuel Rousseau, Soubresauts du monde
Aeroplastics, Bruxelles (Belgique)

19.04 - 09.06.2013


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Le texte de Gabriel Tornabene

 


Il est rare de voir au départ de travaux si contrastés et hétéroclites une ligne directrice vigoureuse. Samuel Rousseau est un artiste au sens fort, il dit de lui qu’il n’a pas de démarche définie. C’est vrai, mais que faut-il entendre au juste? Il y a chez lui une capture du mystère, une personnalité directe à laquelle on attribuerait volontiers une simplicité pertinente et une vision claire du monde qui nous entoure. Là où tant d’artistes complexifient le réel soit par la lourdeur de dispositifs techniques ou de concepts sibyllins, Samuel Rousseau épure, il nous révèle les interstices les plus fins des matières du quotidien, de la banalité qui en devient para-banal. Nous saisissons que le mystère habite ce que nous avons sans cesse face à nous.


Alors qu’une multitude d’objets du quotidien peut nous échapper et apparaître sans relief, Samuel perce cet habituel: il part d’éléments disparates, toute une faune disloquée et sans rapport évident, comme les tatouages grossiers de matelots ou de camionneurs et des napperons en fines dentelles qu’il réunira en brodant les motifs des uns sur les autres. Il n’est pas question de détournement mais de rencontre provoquée avec une audacieuse poésie. Une poésie proche de cette vision d’Isidore Ducasse, «beau comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection». Samuel Rousseau aime dire de lui qu’il est un chaman urbain, en effet tout ce qu’il touche est manipulé et révèle dans les lieux communs ce qu’il y a de plus inattendu. Son univers peut comporter des détritus qu’il élève au rang d’œuvre d’art. Il utilise entre autre des matériaux anodins qu’il recycle en leurs donnant une fonction nouvelle, il provoque une lecture plus pertinente de son utilité, il questionne et rend visible le processus, ses déterminants qui concourent à l’élaboration de l’objet.



Exposition du 19 avril au 25 mai 2013. Aeroplastics, Rue Blanche - 1060 Bruxelles (Belgique). Ouverture du mardi au samedi de 11h à 18h.




Samuel Rousseau, Soubresauts du monde, Aeroplastics, Bruxelles

© ArtCatalyse International / Marika Prévosto 2013. Tous droits réservés

Il est rare de voir au départ de travaux si contrastés et hétéroclites une ligne directrice vigoureuse. Samuel Rousseau est un artiste au sens fort, il dit de lui qu’il n’a pas de démarche définie. C’est vrai, mais que faut-il entendre au juste? Il y a chez lui une capture du mystère, une personnalité directe à laquelle on attribuerait volontiers une simplicité pertinente et une vision claire du monde qui nous entoure. Là où tant d’artistes complexifient le réel soit par la lourdeur de dispositifs techniques ou de concepts sibyllins, Samuel Rousseau épure, il nous révèle les interstices les plus fins des matières du quotidien, de la banalité qui en devient para-banal. Nous saisissons que le mystère habite ce que nous avons sans cesse face à nous. Alors qu’une multitude d’objets du quotidien peut nous échapper et apparaître sans relief, Samuel perce cet habituel: il part d’éléments disparates, toute une faune disloquée et sans rapport évident, comme les tatouages grossiers de matelots ou de camionneurs et des napperons en fines dentelles qu’il réunira en brodant les motifs des uns sur les autres. Il n’est pas question de détournement mais de rencontre provoquée avec une audacieuse poésie. Une poésie proche de cette vision d’Isidore Ducasse, beau comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection.


Samuel Rousseau aime dire de lui qu’il est un chaman urbain, en effet tout ce qu’il touche est manipulé et révèle dans les lieux communs ce qu’il y a de plus inattendu. Son univers peut comporter des détritus qu’il élève au rang d’œuvre d’art. Il utilise entre autre des matériaux anodins qu’il recycle en leurs donnant une fonction nouvelle, il provoque une lecture plus pertinente de son utilité, il questionne et rend visible le processus, ses déterminants qui concourent à l’élaboration de l’objet. La matière, Samuel Rousseau, la palpe, on ne peut l’estampiller facilement de vidéaste; qu’il s’agisse de pièces comme le canevas électronique, celle du petit bonhomme, ou encore des jardins nomades, il subvertit la vidéo académique, il la questionne, agrandissant les frontières de sa matérialité et des surfaces classiques où elle se donne à voir. Il caresse la texture du support et la refaçonne. Nous sortons de l’écran, nous sommes ail- leurs que sur une toile tendue, l’image vit en épousant une trame imprévisible, faite d’aspérités et de patterns. La surface de projection est certes réinventée, néanmoins, on en vient aussi à se demander si ce n’est pas la surface elle-même qui est projetée sur la vidéo. Nos réflexes cognitifs sont ébranlés, le monde n’est plus ce que nous pensions, nos sens commencent à sentir l’existence d’un mystère. Il utilise pour se faire les solutions techniques les plus justes, des mécanismes astucieux qui ont le pouvoir d’effacer la technique derrière l’objet représenté, l’image produite se dérobe du virtuel.


L’individu parcourt l’image devenue réalité, il possède rarement un visage; il est isolé parce qu’il appartient à la masse, à une communauté de destins. L’humanité est insecte, l’humanité est grouillante, incertaine de qui elle est, et soumise à des lois qui la dépassent. Le sujet est souvent confiné dans des lieux construits par l’inconséquence de ses actes. Il déambule frénétiquement, sombre et microscopique. Un quasi ignorant pourvu d’une naïveté sophistiquée, mais son dynamisme n’est jamais vaincu, lutte-t-il contre la standardisation, est-il porteur d’un changement radical de sa condition? Oui, totalement!


A travers la somme de mouvements, le peuple de Samuel Rousseau invite le spectateur à s’émanciper de sa contemplation passive. Marcher dans un espace, s’arrêter à une pièce telle que les jardins nomades, y observer le flux de gens minuscules projetés sur un tapis oriental, avec la force évocatrice des symboles qui le compose, n’est pas sans évoquer instantanément la géographie de nos pas tracés dans une exposition, les pas que nous effectuerons au delà du moment de la rencontre avec l’œuvre. Le fourmillement des gens sans figures nous permet de nous identifier en y projetant nos propres traits. Les hommes ne sont pas interchangeables, mais se différencier n’appartient pas à la condition actuelle, c’est une démarche active qui doit s’élaborer, en conscience. Dans le travail de Samuel Rousseau les personnages sont nos négatifs, les contrastes sont soulignés, l’artiste ne tombe jamais dans une théâtralité outrancière, il ne donne pas de leçon, il évite la tragédie mièvre ainsi que le cynisme. Il élabore une cartographie lucide doté d’un humour fin et efficace. La collectivité et l’individuel sont mis en rapport afin de souligner le semblable, afin de dégager l’individu de ce qui l’enserre dans un monde qui tend à le rendre insignifiant.


© Samuel Rousseau, Les soubresauts du monde, 2013, video projection on object, unique

© Samuel Rousseau, Les soubresauts du monde, 2013, video projection on object, unique